Dark Tiger, le Making of
Tout ce qu'il faut savoir sur le Rafale "Dark Tiger".
   L’état d’esprit et les traditions du NATO Tiger Meet (NTM) font de cet exercice un rassemblement comme nul autre pareil. Le NTM-2019 n’aura pas dérogé à cette règle, notamment en ce qui concerne les décorations. Grand chef d’orchestre de cette édition, l’Escadron de Chasse 3/30 « Lorraine » joua le jeu jusqu’au bout avec une décoration tigre commémorative du plus belle effet, surnommée pour l’occasion ‘Dark Tiger’. Afin de s’associer aux commémorations des 75 ans du débarquement en Normandie, le 3/30 décida d’appliquer sur un de ses Rafale une décoration tigre sur le thème de l’opération « Smoke Screen ». Derrière la réalisation de ce superbe travail, nous trouvons une équipe de passionnés emmenée par l’Adjudant-chef Ludovick.F, ancien chef de l’atelier structure à l’ESTA 15/30 « Chalosse » et aujourd’hui concepteur mécanique au sein du Centre d’Expertise Aérienne Militaire (CEAM) 00.330. Pour Skywards Review, il a accepté de nous livrer les secrets de fabrication du ‘Dark Tiger’ mais également les coups durs ayant émaillé sa réalisation : 
« Pour ce chantier, la conception a débuté dès le mois de juin 2018, date à laquelle nous avons commencé à organiser le projet avec le Drill (le commandant d’Escadrille) de la SPA 162 et à constituer un petit groupe de travail habitués des traditions Tigres, car il y a des codes à respecter. Ce petit groupe était composé de quatre passionnés totalement impliqués dans le projet : L’Adjudant Vincent M, second de l’atelier structure de L’Escadron de Soutien Technique Aéronautique (ESTA) et ancien de la 12’ de Cambrai ; Michel Lourenço, dessinateur de la BD Team Rafale ; Dominique.S ‘Dom’, ancien mécanicien avionique au 1/30, aujourd’hui à la retraite, et moi-même.
‘Dom’ et moi avons une longue expérience en matière de décoration, notamment en ce qui concerne les livrées tigres. De son côté, ‘Dom’ a réalisé de nombreuses livrées Tiger pour le compte du 1/30 « côte d’argent » ainsi que des déco’ sur Mirage F1 pour le « Normandie-Niemen ». Quant à moi, j’ai élaboré un très grand nombre de livrées pour le 1/33 Belfort et le 2/33 Savoie à Reims puis à Mont de Marsan, et ce, jusqu’à la fin du F1, en juin 2014, notamment avec la mise en peinture des quatre dernières machines. Depuis 2011, je réalise les livrées Tiger Meet avec ‘Dom’, les livrées commémo’ pour le 2/30 « Normandie-Niémen » et pour les Escadrilles du « NeuNeu » ainsi que de nombreuses autres peintures pour le 'Fun' en Opérations Extérieurs. Le thème pour la déco Tiger Meet 2019 étant la commémoration du 75ème anniversaire de l’opération « Smoke Screen », l’idée du Tigre qui fume nous est apparue comme évidente. Le 3/30 Lorraine en a donc sorti un :
L’idée était vraiment sympa mais nous n’avons pas accroché sur le dessin, du coup j’ai envoyé un message à Michel Lourenço (c’était le 10 décembre à 22h08) et Michel m’a renvoyé 2 esquisses (le 10 décembre à 23h43).
Le tigre de droite n’évoluera pas beaucoup jusqu’à la fin du projet, seule la croix de Lorraine dans la bague du cigare sera ajoutée. Ce tigre, au départ, s’appelait ‘SMOKING TIGER’, mais c’était sans compter sur la censure de quelques frileux… Smoking ne passait pas… C’est donc devenu ‘Dark Tiger’, faisant ainsi référence à l’obscurité de la nuit. Nous sommes donc partis sur un avion noir, tigré argenté (pour le côté classe !) avec des bandes d’invasion et le tigre qui sortait de la dérive, au milieu de la fumée et des volutes (le tout était rehaussé d’images subliminales dans les volutes). Comme pour chaque Tiger Meet, nous cherchions quelque chose de nouveau, de jamais-vu. C’est à partir de ce moment que ça à commencer à coincer. Nous avons reçu de nombreux avis de personnes concernant ce projet ; personnes qui, malheureusement, n’avaient souvent aucune expérience de la peinture, ni même du Rafale, car avec ses formes complexes, les dessins sur profils 2D ne représentent pas toujours la réalité, contrairement au 3D. On nous a donc fait essayer différents designs, avec et sans bandes d’invasion, tigrée et non tigrée.
De plus, le 3/30 travaillait également sur le projet, en parallèle de notre équipe :
En dépit de nos conseils, des « experts » continuaient à donner leurs avis. On nous a demandé des déchirures sur l'extrados, des yeux, du tigre sur la dorsale… bref, que des choses vues et revues lors des précédentes éditions du Tiger Meet.
Malgré nos réticences, nous avons laissé faire, car comme toujours, ce sont les peintres qui ont le dernier mot et au final nous nous sommes dit que de toute façon, la dérive avec le tigre serait belle. Le 4 mars 2019, le projet final est enfin sorti.
Pour l’anecdote, le projet initial de décoration pour le Tiger Meet 2019 portait sur un avion noir dans le thème de « Star Wars » afin de faire écho au film « Rogue One » ; « Rogue » étant l’indicatif radio du Lorraine. En ce sens, une demande a bien été faite auprès de Disney, mais elle a été refusée.
Il a fallu ensuite cibler l’avion à peindre, car avec les différents exercices, les PO (Permanence Opérationnelle) et les indisponibilités, il nous fallait un avion que nous pouvions arrêter pendant une semaine. Pour ce genre de déco intégrale, nous essayons de peindre généralement le week-end de Pâques qui est un week-end de 4 jours et où nous sommes seuls dans le hangar pour faire la grosse peinture. A ce sujet, le commandement de l’ESTA a dû rendre des comptes au Commandement des Forces Aériennes suite à un time-laps de la peinture diffusé sur les réseaux sociaux par l’armée de l’air ! Eh oui, peindre des avions dans les hangars c’est interdit…
Nous essayons aussi de ne pas appliquer la peinture trop tôt. Déjà afin de garder la surprise ; beaucoup de spotters traînent vers les grillages de la base dans cette période, mais également pour éviter  de nombreuses retouches sur les machines, car la peinture que nous utilisons (ancienne peinture du Mirage F1, peinture solvantée non durcie) est juste du make-up pour l’avion, elle ne tient pas dans le temps. Tout le monde sait qu’un avion dispo qui ne vole pas ce n’est pas un avion. Le ‘Dark Tiger’ est sorti trop tôt, tout le monde a voulu faire un tour avec, il a même participé à un exercice « Poker » et fait du supersonique… Il a donc fallu faire de nombreuses retouches. Et s’était sans compter sur le fait que ce n’était pas le bon modèle de radar sur l’avion. En effet, le C135 était équipé d’un radar PESA alors qu’il aurait dû être monté avec un EASA et bien sûr ce n’est pas la même coque radar entre les deux. Voilà pourquoi il y avait un Rafale aux couleurs du « Normandie-Niemen » avec une virole de coque tigrée pendant le Tiger Meet. C’est tout simplement l’ancien radôme du ‘Dark Tiger’.
Pour le dimensionnement des équipes lors de la mise en peinture, nous étions deux chefs d’équipe (Dominique et moi-même), deux ou trois choumacs de l’atelier structure et quelques volontaires de l’ESTA et des deux escadrons « Lorraine » et « Côte d’Argent ». Nous sommes très peu de peintres, les volontaires sont donc nos petites mains pour la préparation, le nettoyage, la préparation des pochoirs, le marouflage des avions, etc… La partie OPS’ des escadrons gérait la logistique du midi, on n’avait plus qu’à mettre les pieds sous la table !
Les pochoirs ont été réalisés à partir d’impressions à taille réelle, un par couleur sur papier photo (ce papier supporte mieux la peinture) et découpés à la main au scalpel (« emprunté » au service médical de la base). Depuis plusieurs livrées, je m’oriente plus vers des pochoirs, car il y a toujours un risque de ne pas pouvoir être là le jour du chantier. De plus, je me suis rendu compte que depuis le temps que je confectionne mes pochoirs, c’en est devenu un geste naturel, j’ai même du mal à expliquer aux autres comment je fais. Le dernier pochoir, pour poser le noir ressemble à de la dentelle. Le plus dur est de décider comment vont tenir les morceaux découpés. Les pochoirs sont parsemés de trous faits à l’emporte-pièce pour le tenir.
Le samedi 20 avril au matin, premier jour de la mise en peinture, il a fallu refaire des tirages en urgence, car c’est à ce moment que le Drill de la SPA 162 nous a annoncé qu'il y avait un véto sur la déco, car un tigre qui fume ne donne pas une bonne image de l’Armée de l’Air. En colère, j’ai donc décidé que puisqu’il n’y aurait pas de cigare, il n’y aurait pas de fumée non plus. On avait déjà plus beaucoup de cohérence avec le projet initial, mais là, c’était la cerise sur le gâteau. L’escadron a même demandé à Michel de redessiner le tigre avec un brin de paille à la place du cigare…!
Le cigare a donc été enlevé et avec lui les effets de fumée d'où l’inscription « DARK TIGER » devait sortir, c’est la raison pour laquelle l’inscription n’est pas droite. Malheureusement sans la fumée, ça ne rendait pas.
Toujours le samedi 20 avril, nous avons commencé par mettre l’avion tout en noir (environ 3h de peinture), il avait été mis sur vérins pour pouvoir rentrer les trains. Nous avons ensuite tracé et peint les bandes d’invasion. Pendant ce temps, j’ai délimité les tigrures du dessus, c’est là encore une fois que l’on a vu la différence entre une vue en 2D et la réalité. Nous avons fait au mieux pour avoir des courbes harmonieuses. Ensuite, le dimanche, je me suis attaqué au tigre sur la dérive. Pendant ce temps, il y a eu pas mal de retouches sur les bandes invasion, car la peinture ne tenait pas bien et partait au moindre bout de scotch.
Le rond autour du tigre devait être jaune dégradé, mais arrivant en fin de chantier, on a trouvé que blanc en fait, c’était pas mal, ça rappelait les bandes d’invasion.
La peinture du tigre aura duré environ deux journées. Pendant ce temps, le reste de l’équipe faisait des retouches et posait les écritures…. On a dû faire une petite pause pendant le chantier, car les mécaniciens vecteurs avaient du dépannage à faire sur l’avion, profitant par la même occasion pour former les mécaniciens indiens (très fan de notre travail). Les bidons supersoniques, eux, avaient été préparés la semaine précédente. Au final, le chantier aura donc duré une semaine, sans se mettre dans le rouge.
Après avoir repris le travail au sein de mon escadron, nous avons reçu l’ordre de peindre le cigare. Le chantier étant terminé, nous avons refusé. Ils ont donc fait confectionner un cigare en sticker. Au final et malgré toutes ces péripéties, nous nous sommes éclaté à réaliser cette décoration, comme à chaque fois. »
A noter que le Rafale n’a pas été le seul support du Dark Tiger puisque celui-ci a également été peint sur les casques des pilotes du Lorraine, sur la 2cv de l’escadron, sur une balayeuse et même sur une ambulance du service médical de la base. Des patches grands formats du Dark Tiger avaient même été cousus sur le dos des combinaisons de vol…

Cette décoration, qui remporta, à juste titre, le prix du Best Painted Tiger Aircraft lors du Tiger Meet 2019, est le symbole de l’union du Tiger Spirit et de l’héritage mythique des Forces Françaises Libres. Parmi les pilotes qui ont eu le privilège de prendre les commandes du ‘Dark Tiger’, Axel, pilote au 3/30 « Lorraine » nous apporte son ressenti sur son vol à bord de cette machine empreinte d’histoire : « Déjà, au tour avion, on sent que quelque chose n’est pas comme d’habitude... on rentre encore plus dans l’exercice et dans l’esprit Tigre. Et puis on sait qu’on ne va pas passer inaperçu. C’est pour tout l’escadron une immense fierté de voler sur cet avion. La concrétisation d’une année de préparation ! Ensuite, bien que l’intérieur du cockpit ne change absolument pas des autres appareils, la cellule autour de la cabine étant entourée de peinture tigrée, on ne peut pas oublier dans quel avion on est ! Et puis forcément, dès le roulage, toutes les têtes se tournent sur notre passage, les objectifs suivent, encore une fois, on est vraiment dans l’ambiance ! Le vol reprend rapidement ses droits, les missions sont denses, et dans les phases tactiques, on se concentre sur le task, le targeting, le respect des formations briefées etc... 
Puis vient le retour. J’ai eu la chance, le jour où vous avez photographié l’avion, de participer à un vol photo avec des Typhoon et des Hornet, peints également, volant à quelques mètres derrière un A400M, soute ouverte. Exceptionnel. Et forcément lors du retour terrain, pas forcément envie de se poser tout de suite, alors après le break tactique a 6 avions, 500ft (152mètres) / 450kt (833 Km/h), on en profite pour faire une remise de gaz, un bon battement plan en guise de salut aux photographes et on se concentre à nouveau pour l’atterrissage.
Juste énorme ! »

Un très grand merci à Ludovick et Axel.

Texte & photo : Julien Gernez

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